Cet article s’inscrit dans une série qui se propose d’explorer en profondeur le concept des limites.
Nous allons explorer ce qu’elles signifient pour notre espèce, le rôle central qu’elles jouent dans les domaines scientifiques et dans nos activités quotidiennes, leur dimension spirituelle, et surtout, l’importance fondamentale qu’elles revêtent pour la condition humaine.

Ce billet prolonge les travaux de recherche documentés dans l’ouvrage « Du projet innovation au management responsable de l’innovation« .
Cette pratique consciente de l’innovation propose de tenir compte des impacts potentiels, positifs et négatifs à court et long terme, de toute innovation.
« Un tel sujet, très peu abordé ni pas encore vraiment enseigné, méritait d’être approfondi et surtout documenté par les pratiques en cours.
Une très belle synthèse riche de nombreux apports qui au final est très opérationnelle, ce qui est assez rare. » Antoine
90 pages à parcourir pour découvrir les enjeux de l’innovation responsable et devenir #inno-responsable.
Disponible en formats papier et électronique
Le programme À CIEL OUVERT de l’Université de Genève
Dans notre ère moderne, notre société se retrouve à réexaminer sa relation complexe avec les limites.
De multiples indicateurs clignotent en rouge, nous mettant en garde contre les conséquences dévastatrices de nos actions passées et présentes. Parmi ces indicateurs alarmants, nous pouvons citer les crises climatiques, l’érosion de la biodiversité, la montagne croissante de déchets, la pollution de l’air et de l’eau, et la surexploitation impitoyable de nos précieuses ressources naturelles.
Mais ce ne sont pas seulement les limites environnementales qui suscitent notre préoccupation. Les avancées rapides dans le développement de l’intelligence artificielle et de la technologie nous invitent également à réfléchir profondément sur les frontières éthiques de l’innovation technologique.
Plus d’information : https://www.unige.ch/theologie/a_ciel_ouvert/
Liberté individuelle vs bien commun : le rationnement au cœur du débat
Pour ce deuxième billet consacré aux limites, nous nous appuyons largement sur les enseignements de Sylvain Piron, enseignant-chercheur et historien, spécialiste de l’histoire médiévale.
AVERTISSEMENT : Cet article, même s'il s'appuie largement sur la conférence de Sylvain Piron 2023, est interprété (subjectivement) et rédigé (sélectivement) sous la seule responsabilité d'innovecteur.
Comment nous en sommes arrivés là ?
Comment sommes-nous incapables de réagir ?
Comment une perspective à long terme peut éclairer les origines de nos crises (écologiques et planétaires) contemporaines ?
Ce sont les questions-clés de Sylvain Piron.
Nous parlons ici de sujets qui touchent aux limites de nos sociétés. En d’autres termes, nous reconnaissons que nos habitudes sont remises en question de manière radicale.
Nous sommes confrontés à une situation où nous entrons véritablement dans l’inconnu. Personnellement, je n’utilise plus le terme « crise », car il sous-entend une période temporaire, alors que nous sommes confrontés à des catastrophes majeures et que nous ne savons pas où cela nous mènera.
Il y avait des avertissements depuis plus de 50 ans, émanant de scientifiques, de chercheurs et de militants, mais ils sont restés lettre morte. La vraie question est de savoir comment la planète s’adaptera à ces nouvelles conditions et comment nous pouvons éventuellement ralentir ce processus en cours.
Nous ne pouvons pas être certains de revenir à un point de départ. Nous sommes à un moment critique où nous ne savons pas encore quel sera l’issue de cette situation, mais il est évident qu’il y a des forces plus puissantes que la science et la raison en jeu, liées à la société elle-même.
D’une certaine façon, nous sommes incapables de nous réformer alors que nous sommes confrontés à des dangers aussi graves que ceux que l’on connait actuellement.
Comment repenser la question des limites
Pour Sylvain Piron, il est crucial de reconnaître que le problème ne réside pas dans l’humanité dans son ensemble, ni même exclusivement dans les pays occidentaux, mais plutôt dans le système capitaliste récent.
Ce nouveau capitalisme est un modèle complexe, une forme d’organisation de la production basée sur l’investissement et la recherche de profits, souvent déconnectée du bien commun de l’humanité. Dans nos sociétés occidentales, nous vivons depuis au moins 60 ans dans un état d’abondance, où les besoins fondamentaux sont satisfaits, mais nous avons continué à chercher une croissance économique sans fin.
Cette idée de croissance illimitée a été en grande partie promue par l’idéologie capitaliste, et elle s’est enracinée après la deuxième Guerre mondiale, en maintenant l’idée que la croissance infinie est possible, que de nouvelles découvertes de ressources sont toujours à portée de main, et que l’innovation technologique peut surmonter tous les obstacles. Il faut noter que cette idée a également été promue par l’Union soviétique, bien qu’elle ait eu ses propres problèmes en matière de planification économique.
Récemment, un événement très significatif s’est produit en Suède, où une jeune militante a attiré l’attention sur le concept de « budget écologique », qui vise à maintenir des conditions stables sur Terre en évitant de dépasser certaines limites environnementales. Cette approche repose sur le principe de précaution pour éviter de franchir des seuils critiques.
Un exemple concret de cette démarche est la convention de 1987 sur la couche d’ozone, qui a été signée par de nombreux pays et a permis de réduire la production de gaz responsables de la destruction de cette couche, avec des résultats positifs.
Cependant, il est important de noter que ces gaz ne sont pas des ressources stratégiques comme le pétrole ou le gaz naturel, qui sont au cœur de la dynamique capitaliste.
Aujourd’hui, la question cruciale est de déterminer comment imposer des limites à cette dynamique capitaliste. Comment enrayer le désir d’un profit illimité ?
Renommer pour réformer
Comment peut-on contrôler le pouvoir d’un dirigeant d’entreprise qui semble plus influent que les présidents élus?
Comment poser des limites au désir d’un profit illimité ?
Tout d’abord en redéfinissant les termes. C’est le point de départ de l’argumentaire de Sylvain Piron.
Néolibéralisme
Pour Wikipédia, le terme de néolibéralisme désigne aujourd’hui un ensemble d’analyses ou de doctrines inspirées du libéralisme économique aux définitions multiples et concurrentes.
Des années 1930 à la fin des années 1960, il est plutôt utilisé pour se référer à l’école de pensée de la Société du Mont-Pèlerin et au Colloque Walter Lippmann. Les analyses de cette pensée économique soulignent le caractère souvent très interventionniste des politiques néolibérales et le projet de créer une société compétitive basée sur une nouvelle vision de l’individu-entreprise, axée sur la compétitivité et l’individualisme.
Depuis les années 1970, le néolibéralisme correspond aux idées favorisant le secteur privé et le désengagement de l’État. Le néolibéralisme est associé aux travaux des économistes Friedrich Hayek, Milton Friedman, Ludwig von Mises ou James M. Buchanan, ainsi qu’à des personnalités politiques tels que Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Alan Greenspan. Le néolibéralisme est critiqué, notamment par les altermondialistes. Cependant, le terme est flou et des courants économiques différents peuvent être qualifiés de néolibéraux.
Ce nouveau capitalisme constitue une évolution qui diffère considérablement de la définition traditionnelle du libéralisme.
Existe-t-il une contradiction fondamentale entre la recherche du profit et la promotion de l’intérêt commun et de la solidarité ?
Au 19ème siècle, la mise en place d’un réseau ferré en France, par exemple, a été réalisée par des sociétés privées, mais encouragées par l’État pour des raisons stratégiques et d’aménagement du territoire. Le capital servait les intérêts publics.
Ressources
Le premier point à aborder concerne la notion de ressources, qui est fondamentalement liée à l’histoire de la pensée économique et à l’évolution du vocabulaire économique. Il est intéressant de noter que certaines valeurs sont transmises implicitement dans le terme « ressources ».
Lorsque nous parlons de ressources, nous faisons référence à tout ce qui est disponible et utilisable dans certaines circonstances, que ce soit par le propriétaire ou par d’autres acteurs dans des espaces spécifiques.
Le concept de ressources est relativement récent en français, datant des années 1870, et il est issu du mot latin « resourse« , qui signifie « remonter » ou « secourir ». En fauconnerie, il s’agit de la remontée de l’oiseau après un mouvement de descente. Plus d’info : https://www.cnrtl.fr/etymologie/ressource
Il a été utilisé dans un contexte théologique pour décrire ce qui relève, ce qui apporte un secours, ou ce qui offre un appui à une capacité physique de fournir un nouvel effort.
L’expression « ressource naturelle » telle que nous la connaissons aujourd’hui est apparue pour la première fois à la fin du XVIIIe siècle, dans un contexte colonial, où les explorateurs coloniaux parlaient des « ressources naturelles » des territoires qu’ils découvraient.
Cette idée était liée à la puissance politique d’une nation coloniale qui revendiquait un espace présumé vierge et ses ressources pour son exploitation. Il est donc important de reconnaître que le concept de ressources naturelles est profondément enraciné dans l’histoire coloniale et qu’il peut être nécessaire de le remettre en question ou de s’en affranchir à l’avenir.
Si l’on continue à utiliser les termes économiques conventionnels, il est difficile de remettre en question le discours dominant qui considère certaines notions comme allant de soi dans la société.
Par conséquent, il est nécessaire de réfléchir à des alternatives aux termes couramment utilisés, comme celui de « ressources ». Par exemple, lorsqu’on parle de réserves pétrolières sous terre, on fait référence à des gisements potentiels de pétrole, mais cela peut nous pousser à les exploiter.
Si l’on considère que les ressources sont autre chose, un bien précieux que nous ne pouvons pas simplement exploiter, il peut être nécessaire de trouver un terme plus approprié pour les décrire.
Difficile de trouver un terme qui soit à la fois précis et évocateur de la réalité complexe de ces éléments, quelques propositions soumises à votre critique : (Biens) communs, tabous, patrimoine universel, …
La limite dans la pensée économique : à l’origine, la peur
Historiquement, la limite dans la pensée économique a émergé à partir de l’éthique médiévale, principalement au XIIe et XIIIe siècles, lorsque des penseurs, souvent des religieux et des universitaires à Paris, ont produit un discours sur ce que nous appellerions aujourd’hui l’économie.
À l’époque, ce n’était pas encore appelé « économie », et la réflexion a été en grande partie déclenchée par la lecture de l’œuvre « L’Éthique à Nicomaque » d’Aristote, qui était disponible en latin au milieu du XIIIe siècle.
Ce texte a fourni une base pour aborder une question centrale : comment assurer la justice dans les échanges au sein d’une société marchande en pleine croissance.
L’éthique médiévale s’est concentrée sur des concepts tels que le « juste prix », qui était crucial pour établir la justice dans les échanges.
Cette notion du « juste prix » était liée à l’idée que les individus avaient un sens moral et ne voulaient pas profiter injustement des autres. L’objectif était de déterminer la répartition juste des biens et des services, plutôt que de maximiser les profits à tout prix.
Une autre figure importante de cette période était un franciscain appelé Pierre de Jean Olivi, qui a contribué au développement de l’économie morale. Son travail a été le premier traité d’économie de l’époque et a souligné l’importance de la justice dans les échanges économiques.
Il a insisté sur le fait que les individus avaient un sens moral qui les empêchait de rechercher la maximisation de leurs profits à tout prix. Il a plaidé pour un comportement éthique qui trouvait un équilibre entre l’excès et le manque.
Un autre aspect fascinant de la pensée économique médiévale était la notion d’usage pauvre. Certains franciscains, comme François d’Assise, ont prôné l’idée que l’usage pauvre impliquait non seulement de ne pas posséder de biens, mais aussi de faire un usage modéré et éthique des biens dont on disposait. Cela signifiait ne pas chercher à maximiser son utilité ou ses profits, mais à agir avec compassion envers les plus faibles et à maintenir un équilibre entre l’excès et la privation.
Ainsi, pour Sylvain Piron, la pensée économique médiévale était enracinée dans l’idée que les individus étaient guidés par un sens moral et une compréhension de la justice, plutôt que par la simple recherche de profit. Cette perspective offre une réflexion intéressante sur la capacité des individus à s’autodéterminer et à se fixer des limites éthiques.
Bien que la peur de l’enfer ait joué un rôle important à l’époque, cette approche morale a des implications durables pour notre compréhension de l’économie et de l’éthique aujourd’hui.
Peut-on envisager une régulation basée sur l’amour plutôt que la peur ?
Sylvain Piron : « J’ai été interpellé par un penseur qui se consacre à un programme de recherche axé sur les civilisations extraterrestres. Ce programme examine les possibilités de vie sur d’autres planètes, de multiples étoiles, et d’exoplanètes nouvellement découvertes.
Parallèlement, un courant de pensée en Inde propose de reconsidérer notre histoire mondiale en prenant en compte les perspectives non européennes. »
Imaginons « provincialiser la Terre » et envisager la Terre comme une partie d’un ensemble plus vaste, avec de nombreuses civilisations sur différentes planètes. Ceci est un exercice de fiction que Sylvain Piron propose ici.
« En tant qu’historien des religions, je trouve intéressant d’observer comment ces croyances se forment et se développent. Il existe des récits qui prétendent avoir des informations sur des contacts avec d’autres civilisations, voire des lettres envoyées par des extraterrestres. Cela peut sembler fantastique, mais cela fait partie intégrante de la culture contemporaine, souvent ignorée à tort.
Il est également important de noter que ces révélations se produisent principalement autour de bases militaires et de sites nucléaires. Les extraterrestres ne détruisent pas ces installations ni ne prennent le contrôle militaire de la planète.
Cela suggère que les êtres à bord de ces engins sont plus enclins à protéger la Terre qu’à la détruire. Cela soulève des questions intéressantes sur notre propre comportement et notre responsabilité envers la Terre :
- Peut-être que cette réflexion sur d’autres civilisations peut nous aider à mieux apprécier la Terre et à la protéger ?
- La diversité et la variété de la Terre étant uniques, cela pourrait être une motivation pour prendre soin de notre planète ?
- Nous avons la responsabilité de la protéger, non seulement en termes de climat et de préservation des espèces, mais aussi en tant que spécimen unique au sein de l’univers ?
En fin de compte, bien que cela puisse sembler spéculatif, réfléchir à l’existence d’autres civilisations et à notre relation potentielle avec elles est une démarche intéressante. Cela nous enjoint à considérer notre planète comme précieuse et unique. »
Régulation par le droit, probablement la seule piste sérieuse : le rationnement
Ceci constitue le dernier argument de Sylvain Piron :
Les théoriciens de la pensée économique, sous l’influence d’un néolibéralisme pur et dur, promeuvent l’idée centrale selon laquelle les individus, considérés comme des agents rationnels cherchant à maximiser leur profit, sont libres de faire des choix.
Cela constitue le fondement de la véritable économie.
Mais aujourd’hui, certaines situations montrent qu’il serait préférable de rationner, de partager et de coopérer plutôt que de laisser les prix dicter leur loi.
Des cas d’appropriation inappropriée de l’eau par des exploitations industrielles ou agricoles ayant les moyens, au détriment de la population, posent problème de plus en plus souvent.
Il semble que la question ne soit plus de savoir comment trouver du pétrole, mais plutôt comment empêcher que la majeure partie des réserves connues de pétrole, actuellement sous terre, ne soit exploitée. Comment faire en sorte de laisser 60% de ces ressources intouchées ?
C’est pourquoi se pose la question intéressante de comment nous abordons les ressources, non plus comme quelque chose nécessaire à notre existence, mais plutôt comme une menace existentielle si elles sont exploitées de manière excessive.
Pouvoir penser le rationnement des ressources pourrait nous permettre de retrouver le sens de la rareté et de ne pas être piégés par l’abondance.
Notre culture de la consommation est encouragée par le capitalisme, qui cherche à renouveler rapidement ses produits. Il s’agit au contraire de fixer des limites, de faire preuve de retenue lorsque nécessaire. Parfois, il peut arriver que nous n’ayons plus besoin d’acquérir toujours plus de biens matériels pour nous épanouir.
Il y a peut-être un concept qui permettrait d’aborder cette réflexion de manière plus holistique. Il est difficile de trouver un terme exact, mais l’idée de « reconception » pourrait être très pertinente. Il pourrait s’agir de repenser notre relation avec les biens, en privilégiant une approche plus réfléchie et durable.
Plus fondamentalement, la question de rationner devrait être posée comme une politique prioritaire si l’on considère la situation actuelle comme critique. Il faut voir le rationnement comme de l’autolimitation, une forme de fixation d’interdits pour des biens « sacrés » sur le plan collectif.
Cette approche pourrait être une réponse face aux défis actuels, même si elle va à l’encontre des tendances à la surconsommation. Cependant, accepter l’idée du rationnement impliquerait de remettre en cause notre concept récent de liberté absolue, promue notamment par le néolibéralisme.
Il devient crucial de réfléchir à la manière dont nous acceptons ou remettons en question le récit qui prône la liberté individuelle lorsque cela entre en conflit avec le bien commun de la planète et de la communauté internationale.
Probablement aujourd’hui que cette liberté individuelle a (aura) ses limites, notamment lorsque cela nuit au bien commun ou à la planète : « Ma liberté s’arrête là où elle empiète sur les biens communs. », Sylvain Piron.
En fin de compte, il est temps de repenser notre approche de l’économie et de la consommation, en envisageant des solutions alternatives telles que le rationnement, la régulation et le partage, plutôt que de continuer à suivre une voie qui conduit à la sur-exploitation de la Terre.

Ce billet s’inscrit dans les travaux de recherche documentés dans l’ouvrage « Du projet innovation au management responsable de l’innovation« .
Cette pratique consciente de l’innovation propose de tenir compte des impacts potentiels, positifs et négatifs à court et long terme, de toute innovation.
« Un tel sujet, très peu abordé ni pas encore vraiment enseigné, méritait d’être approfondi et surtout documenté par les pratiques en cours.
Une très belle synthèse riche de nombreux apports qui au final est très opérationnelle, ce qui est assez rare. » Antoine
90 pages à parcourir pour découvrir les enjeux de l’innovation responsable et devenir #inno-responsable.
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