Renoncer à la puissance : L’éthique des limites d’Ellul

Cet article s’inscrit dans une série qui se propose d’explorer en profondeur le concept des limites.
Nous allons explorer ce qu’elles signifient pour notre espèce, le rôle central qu’elles jouent dans les domaines scientifiques et dans nos activités quotidiennes, leur dimension spirituelle, et surtout, l’importance fondamentale qu’elles revêtent pour la condition humaine.

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Ce billet prolonge les travaux de recherche documentés dans l’ouvrage « Du projet innovation au management responsable de l’innovation« .

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Une très belle synthèse riche de nombreux apports qui au final est très opérationnelle, ce qui est assez rare. » Antoine

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Disponible en formats papier et électronique


Le programme À CIEL OUVERT de l’Université de Genève

Dans notre ère moderne, notre société se retrouve à réexaminer sa relation complexe avec les limites.

De multiples indicateurs clignotent en rouge, nous mettant en garde contre les conséquences dévastatrices de nos actions passées et présentes. Parmi ces indicateurs alarmants, nous pouvons citer les crises climatiques, l’érosion de la biodiversité, la montagne croissante de déchets, la pollution de l’air et de l’eau, et la surexploitation impitoyable de nos précieuses ressources naturelles.

Mais ce ne sont pas seulement les limites environnementales qui suscitent notre préoccupation. Les avancées rapides dans le développement de l’intelligence artificielle et de la technologie nous invitent également à réfléchir profondément sur les frontières éthiques de l’innovation technologique.

Plus d’information : https://www.unige.ch/theologie/a_ciel_ouvert/

Jacques Ellul : Penser l’éthique de la non-puissance

Pour ce billet consacré aux limites, nous nous appuyons largement sur les enseignements de Fernand Salzmann, Université de Genève – Département de langue et littérature françaises.

AVERTISSEMENT : Cet article, même s'il s'appuie largement sur la conférence de Fernand Salzmann 2023, est interprété (subjectivement) et rédigé (sélectivement) sous la seule responsabilité d'innovecteur.

Jacques Ellul peut être considéré comme un précurseur de l’écologie politique et de la décroissance. Il a abordé de les aspects techniques et les limites que l’on doit établir vis-à-vis de leur utilisation

1. Présentation

Jacques Ellul (1912-1994) est un historien du droit, sociologue et théologien protestant libertaire français.

Connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au XXe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres. Auteur atypique et inclassable, il a été qualifié d’« anarchiste chrétien ».

Fervent lecteur de Karl Marx, il s’est cependant toujours tenu à l’écart du marxisme, au motif qu’il n’y voyait qu’une idéologie comme une autre, une « pensée fossilisée ».

Ayant adopté comme devise « exister, c’est résister » — résister « à la sollicitation du milieu social », aux conformismes et aux lieux communs —, il disait de son œuvre qu’elle est entièrement axée autour de la notion de liberté : « Rien de ce que j’ai fait, vécu, pensé ne se comprend si on ne le réfère pas à la liberté.»

2. La technique

A. Autonomie de la technique

Comment peut-on comprendre ce que l’on appelle le « phénomène technique » ? Dans les années 50, on avait tendance à penser que le progrès technique était principalement lié aux machines. Aujourd’hui, la technique s’étend désormais à des domaines qui n’ont plus grand-chose à voir avec la vie industrielle. La technique ne se limite plus au domaine des machines, mais s’applique à tous les aspects de la vie sociale et économique.

La technique a acquis une forme d’autonomie, tant vis-à-vis de la machine que de l’humain, et ne se trouve plus circonscrite.

B. Moyens et expressions

La technique, selon Ellul, est essentiellement caractérisée par la recherche du meilleur moyen dans tous les domaines. Il s’agit de trouver la méthode la plus efficace et productive. Une fois que toutes les mesures et calculs ont été effectués, il n’y a plus de place pour le changement car la technique est indiscutable.

L’humain peut imposer ses choix grâce aux moyens techniques dont il dispose. La propriété, par exemple, est le résultat de la disponibilité de moyens techniques pour l’établir (La propriété s’installe et s’établit lorsque les moyens techniques permettent de le faire, par exemple avec des moyens de délimitation, de surveillance ou de protection).

La technique est fondamentalement orientée vers l’utilisation marchandée. A contrario, la grâce de Dieu est ‘inutile’ car gratuite. L’objectif ultime de la technique est d’utiliser tout ce qui peut être utilisé, et les moyens techniques permettent de donner un but et une utilité à ce qui était auparavant indifférent. La technique induit donc une transformation complète de la relation entre l’humain et le monde.

C. La technique est-elle neutre ?

Pour de nombreux penseurs, la technique n’est ni intrinsèquement bonne ni intrinsèquement mauvaise. Elle peut être qualifiée de l’une ou de l’autre en fonction de la manière dont elle est utilisée. Cette idée est relativement répandue.

Pour Ellul, la technique n’est pas neutre. Il souligne que les facteurs positifs, négatifs et neutres sont intrinsèquement imbriqués dans l’usage de la technique. En effet, lors de l’utilisation de la technique, nous sommes également transformés. Nous ne restons pas indifférents, car la technique nous oriente et nous adapte par le biais de moyens psychologiques d’adaptation.

Ellul insiste sur le fait que nous ne pouvons pas rester en marge du phénomène technique. Nous sommes passifs face à la technique, et c’est la technique qui occupe une position de force, nous laissant dans une relation de réaction.

Un exemple concret est donné concernant l’éducation numérique, où le but est de préparer les élèves à utiliser les outils informatiques. La technique s’impose à nous, et notre adaptation est nécessaire pour devenir compétents dans ce domaine. Ce cas illustre comment la technique nous transforme et influence notre orientation.

D. Un phénomène total

La technique ne connaît pas de limites dans le sens où elle ne se limite pas à des domaines particuliers. Elle cherche à tout englober, ce qui conduit à une forme de totalisation. La recherche de totalité conduit à l’unité. La technique forme un système qui vise à rassembler, à unifier, à englober tout. La technique poursuit la concorde, c’est pourquoi elle n’apprécie pas les limites, car elles sont perçues comme des obstacles à cette unité. Cette quête de totalité signifie qu’il n’y a pas de place pour la critique au sein du système technique. La critique supposerait des oppositions et des limites, ce qui est incompatible avec le désir de totalisation.

La technique est décrite par Ellul comme étant dotée d’un « esprit de puissance, » un état d’esprit qui se caractérise par le désir d’organisation et de grandeur, incarné par le concept d’Ubris, l’orgueil.

3. Des limites à la technique

A. Une éthique individuelle et religieuse

Jacques Ellul se veut prudent envers les éthiques collectives (risque d’idéologie autoritaire). Dès les années 1930, Ellul s’est méfié à la fois des totalitarismes et des mouvements plus individualistes, tels que le capitalisme. Il a cherché une voie alternative. Il s’est engagé dans le courant intellectuel appelé le personnalisme.

Vis-à-vis de la religion, il considère que toute éthique religieuse ne peut reposer que sur des croyances personnelles et ne doit pas être imposée à autrui. Cependant, il estime que l’éthique qu’il développe ne peut être adoptée que par des personnes partageant des croyances religieuses (chrétiennes plus précisément pour Ellul), plutôt que par ceux qui se fondent sur des arguments basés sur la raison. Car si des arguments rationnels et scientifiques peuvent susciter de l’attention, ils ne provoquent généralement pas de changement profond de comportement.

Pour un changement significatif, Ellul considère qu’une motivation radicale est nécessaire. Il affirme que seule une révélation divine peut conduire à prendre au sérieux la nature et à modifier notre comportement vis-à-vis de sa protection.

B. Une éthique de la critique

Il affirme que la critique est positive et qu’elle conduit au progrès. « Une société humaine n’existe que par des négociations successives de positions contradictoires. Le conflictuel est une valeur de survie »

Il insiste sur le fait que la critique ne doit pas être une opposition absolue à la technologie, mais une réflexion positive visant à encourager le progrès. Il encourage à s’engager dans divers domaines tout en maintenant une perspective de contestation, tout en rappelant que les valeurs défendues ne doivent pas être considérées comme absolues, mais comme des idéaux auxquels on croit et que l’on est prêt à défendre, dans le respect des libertés des autres.

Plus spécifiquement, Ellul encourage les chrétiens à devenir des agents de contestation au sein de divers groupes sociaux, tels que l’Église, les partis politiques, les syndicats, les familles et les universités : « Engagez-vous mais jamais de façon absolue ! ». Ce positionnement est exigeant, d’où la nécessité de puiser une force intérieure pour respecter cette éthique.

C. Une éthique de la non-puissance

Ellul s’interroge sur la manière dont le conflit et la critique se manifestent dans la société. Il cherche à faire entendre une voix différente de celle de la puissance.

L’éthique de la non-puissance d’Ellul est clairement construite en réaction à la notion de puissance souvent privilégiée. Mais l’alternative n’est pas l’impuissance. Être dans un état de non-puissance ne signifie pas que l’on est incapable d’agir. La non-puissance consiste à avoir le pouvoir d’agir, mais à choisir de ne pas le faire, à ne pas exercer de domination, à renoncer à certains actes. Cela peut être vu comme un choix délibéré de ne pas utiliser la puissance, la décision de renoncer à la puissance.

D. Une éthique des limites et du renoncement

L’éthique de la non-puissance est liée à l’idée de définir des limites.

En renonçant à exercer la puissance, on se fixe des limites et on exprime sa liberté à travers cette action. Ainsi, la liberté ne consiste pas simplement à faire ce que l’on veut, mais aussi à choisir de ne pas faire ce que l’on pourrait faire.

Il s’agit en réalité d’une éthique du renoncement.

Pour Ellul, il est possible de développer le progrès, d’améliorer les techniques, de tester de nouvelles approches. Mais en permanence, il est impératif de se questionner collectivement : avons-nous franchi une limite ? Si c’est le cas, alors il est nécessaire de renoncer à cette transgression et de refuser de ré-utiliser cette technique.

Il convient donc de donner du crédit à Jacques Ellul pour avoir tracé un chemin de vie qui rompt totalement avec l’aspect puissant de la technique, tout en ne s’opposant pas nécessairement à la technique en tant que telle.

Cependant, l’éthique de la non-puissance, telle que présentée par Ellul, est exigeante et difficile. Un changement radical des individus est-il possible dans ces conditions ? La réponse d’Ellul est de s’appuyer sur la religion (chrétienne) pour puiser la force intérieure nécessaire pour respecter cette éthique. Pour lui, seule la foi permet de respecter ces limites.

Conclusion

La philosophie de Jacques Ellul invitent à une réflexion sur la notion de limites et sur la manière dont la technique, devenue autonome, tend à les franchir sans discernement.

Dans un monde où la technique exerce une influence omniprésente, où elle cherche à tout englober, où elle prône la puissance et l’absence de limites, il est essentiel de nous interroger sur la signification de ces limites. La question qui se pose est la suivante : qu’advient-il de l’humanité lorsque les frontières entre ce qui est possible et ce qui est souhaitable s’estompent, quand nous sommes enclins à exploiter la technique sans discernement, ignorant les conséquences qui en découlent ?

Dans notre quête effrénée de progrès technique, ne devrions-nous pas nous demander si nous n’avons pas déjà franchi certaines limites cruciales ? Ne devrions-nous pas envisager de renoncer à certaines pratiques ou technologies qui menacent notre humanité, notre environnement et notre éthique collective ?

Pour Jacques Ellul, la foi religieuse était le moyen de puiser la force nécessaire pour respecter ces limites.
Cependant, même pour ceux qui ne partagent pas cette croyance, la question demeure pertinente : comment pouvons-nous, en tant qu’individus et en tant que société, redéfinir et respecter nos limites ?


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