Ce qu’un livre devient quand il voyage
Quand j’ai terminé la première version française du « Le management de l’innovation en pratique« , j’étais convaincu d’avoir produit le meilleur livre sur le sujet.
Un an et plusieurs co-auteurs plus tard, je mesure à quel point il est désormais meilleur.
Car il était partiel. Partiel au sens littéral : il ne représentait qu’une partie du réel. La partie visible depuis un point d’observation particulier, façonné par une formation d’ingénieur en France, une carrière dans l’industrie et l’innovation en Europe et une vision de l’ISO 56001 construite dans un contexte institutionnel précis.
- Et même si l’on multiplie les 5 mêmes profils, ceci ne change rien à l’analyse. Au contraire, cela amplifie l’effet bien connu de Group Thinking. Il s’agit de ce phénomène de pseudo-consensus survenant parfois lorsqu’un groupe se réunit pour penser et prendre une décision : le désir d’harmonie et la conformité psychologique au sein du groupe entraîne une prise de décision dysfonctionnelle.
Ce que j’appelle désormais mon « aventure éditoriale interculturelle » a commencé comme un simple projet de traduction. Il s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus profond : un processus d’apprentissage.
Car chacun de mes co-auteurs a apporté bien plus que sa culture et son contexte particulier.
🇩🇪 Tommy Mercier : l’innovation comme système total
Tommy Mercier a plus de vingt ans d’expérience en design et innovation, entre l’industrie automobile et les secteurs technologiques, en Europe et en Asie. Quand nous avons commencé à travailler ensemble sur la version allemande – ISO 56001 umsetzen, j’ai vite compris que la conversation allait dépasser la simple adaptation culturelle.
Tommy a démontré que présenter la norme comme un outil « parmi d’autres » sonnait comme une invitation à la superficialité. Il a poussé pour décrire le système : comment chaque clause s’articule avec les autres, comment le système de management de l’innovation se connecte aux autres systèmes (qualité, sécurité, environnement). La vision systémique n’est pas une préférence pédagogique : c’est une épistémologie.
🇮🇹 L’Italie de Claudio Parrinello : l’innovation comme acte de création
Claudio Parrinello est le fondateur, entre autres de PlanetWatch, une startup innovante dans le domaine de la qualité de l’air et des données environnementales citoyennes. Je le connais bien, pour en avoir été moi-même Directeur Général. Cette relation particulière, faite d’une histoire partagée et d’une complicité intellectuelle construite dans l’action, a donné à notre collaboration éditoriale une profondeur singulière.
PlanetWatch, avec sa plateforme de mesure citoyenne de la qualité de l’air, qui transforme chaque citoyen en capteur et en acteur de la connaissance environnementale, illustre une vision de l’innovation comme bien commun. Cette dimension civique de l’innovation est profondément ancrée dans la culture et le parcours professionnel de Claudio, notamment au CERN.
🇧🇷 Le Brésil : l’innovation comme résilience créatrice
Hélio Gomes de Carvalho, Docteur en Ingénierie, Assessor de Inovação e Tecnologias 4.0 au Centro Internacional de Tecnologia de Software et Julio Felix, praticien de l’innovation avec une expérience de terrain considérable au Brésil représentent ce que j’appelle une intelligence collective à deux voix : la voix académique et la voix ancrée dans la réalité.
Cette complémentarité est un reflet fidèle de la manière dont l’innovation se pratique au Brésil où doit être conçue pour fonctionner dans l’incertitude radicale. Ce qui change profondément la manière dont on pense la gestion du portefeuille d’innovation et la relation entre exploration et exploitation.
Ce que l’ensemble m’a appris : trois propositions fondamentales
Proposition 1 : Chaque culture de l’innovation est une théorie implicite de l’innovation
Ces différences ne sont pas seulement des styles ou des préférences. Ce sont des théories implicites de ce qu’est l’innovation, de ce qui compte, de ce qui se fait et ne se fait pas, de ce qui est valorisé comme succès. Ces théories fonctionnent comme des présupposés cognitifs et culturels, rarement articulées explicitement. Et c’est précisément parce qu’elles sont implicites qu’elles sont puissantes.
Le travail de l’intelligence collective interculturelle est de rendre ces théories implicites explicites, de les faire dialoguer, de les confronter, et d’en tirer une synthèse plus riche que chacune d’elles prise isolément.
Proposition 2 : L’ISO 56001 est un texte ouvert qui attend d’être habité culturellement
La norme ISO 56001 n’est pas un texte monolithique et culturellement neutre. C’est un cadre d’exigences qui définit le quoi sans imposer le comment. Et c’est précisément dans ce comment que la culture s’exprime.
Aucune interprétation n’est la bonne. Toutes sont vraies. Et ensemble, elles révèlent la richesse insoupçonnée d’un texte normatif.
Proposition 3 : Le chercheur qui ne voyage pas intellectuellement se répète
C’est peut-être la proposition la plus personnelle, et celle qui m’a le plus transformé dans ma pratique de recherche. Écrire seul, dans sa propre langue, depuis son propre point de vue, c’est toujours, à un niveau fondamental, se parler à soi-même. Les réponses que l’on trouve tendent à confirmer les questions que l’on posait déjà.
Co-écrire avec Tommy Mercier, Claudio Parrinello, le Pr. Hélio Gomes de Carvalho et Julio Felix, c’est accepter que d’autres posent des questions différentes, depuis des points d’observation que je n’aurais jamais occupés seul.
Ces questions différentes, parfois déstabilisantes, parfois révélatrices, sont ce qui permet à la connaissance de progresser réellement plutôt que de se raffiner indéfiniment dans le même espace conceptuel.
Références et lectures complémentaires
Sur les cultures de l’innovation
• Hofstede, G., Hofstede, G. J. & Minkov, M. (2010). Cultures and Organizations (3ᵉ éd.). New York : McGraw-Hill.
• Meyer, E. (2014). The Culture Map. New York : PublicAffairs.
• Saxenian, A. (1994). Regional Advantage. Cambridge, MA : Harvard University Press.
Sur les districts industriels italiens
• Piore, M. & Sabel, C. (1984). The Second Industrial Divide. New York : Basic Books.
• Becattini, G. (2004). Industrial Districts: A New Approach to Industrial Change. Cheltenham : Edward Elgar.
Sur les systèmes d’innovation brésiliens
• Cassiolato, J. E. & Lastres, H. M. M. (2008). Discussing Innovation and Development. GLOBELICS Working Paper, WPG08-02.
• Suzigan, W. & Furtado, J. (2010). Política Industrial e Desenvolvimento. Revista de Economia Política, 26(2), 163–185.
Sur le management de l’innovation
• Tidd, J. & Bessant, J. (2013). Managing Innovation (5ᵉ éd.). Chichester : Wiley.
• March, J. G. (1991). Exploration and Exploitation in Organizational Learning. Organization Science, 2(1), 71–87.