5 scénarios pour l’avenir d’ISO 56001
Un audit qui pense encore en mois quand l’IA pense déjà en continu et une question qu’aucun certificateur n’a intérêt à poser : depuis que vous êtes certifiés, innovez-vous réellement mieux ?
Les 5 scénarios
Rappel de l’article précédent
1. La norme qui a fait ses preuves (convergence × valeur démontrée)
ISO 56001 devient en 5 ans la référence internationale de fait.
Le moteur : des études montrent un lien mesurable entre certification et performance d’innovation (chiffre d’affaires nouveaux produits, vitesse de mise sur le marché), la littérature académique passe du scepticisme (Tidd 2021) à une validation empirique croissante, des grands groupes premiers adoptants (Indra, Gestamp, ANTA) vers une majorité précoce de PME, souvent poussées par des exigences de leurs propres donneurs d’ordre.
2. L’isomorphisme triomphe (convergence × poussée institutionnelle)
ISO 56001 devient également dominante en 5 ans, mais surtout parce que certificateurs, consultants, et exigences descendantes (marchés publics, grands donneurs d’ordre) l’imposent, sans corrélation démontrée avec une meilleure capacité d’innovation.
Beaucoup de certificats, mais une deuxième vague de littérature critique apparaît vers 2029-2030, dénonçant la certification comme rituel plutôt que comme levier réel.
3. Un marché de solutions sur mesure (fragmentation × valeur démontrée)
ISO 56001 reste une option parmi d’autres, chacune légitime pour son contexte : les groupes exportateurs ou soumis à des appels d’offres internationaux la choisissent, les entreprises ancrées localement gardent leur norme nationale ou d’autres approches parce que ces options leur conviennent mieux, sans que cela traduise un échec de la norme ISO. C’est une version saine et prolongée de la pluralité, y compris des entreprises qui resteront alignées sur de bonnes pratiques sans jamais viser la certification formelle.
4. Bulle de conseil et enlisement (fragmentation × poussée institutionnelle)
Le scénario le moins favorable : la fragmentation persiste et l’adoption reste tirée par l’offre commerciale sans traction de fond nulle part. ISO 56001 plafonne comme un label de niche, recherché surtout pour des raisons de communication ou une exigence ponctuelle de marché, sans dynamique institutionnelle large.
5. Choc exogène : l’IA redéfinit la gestion de l’innovation (rupture, hors matrice)
D’ici 5 ans, des outils d’IA intégrés aux processus R&D pourraient rendre l’audit périodique et documentaire — cœur du modèle ISO — perçu comme anachronique face à un pilotage continu, algorithmique, de la performance d’innovation.
Deux issues possibles : l’ISO lance une révision profonde intégrant une évaluation continue assistée par IA plutôt que des audits périodiques ; ou l’IA s’insère simplement comme outil facilitant la certification existante (automatisation documentaire), sans remettre en cause le paradigme.
Dans les deux cas, c’est le paradigme même de la certification par audit périodique qui est challengé — un axe qu’aucun des 4 quadrants ne capture par construction.
Illustration par le Design Friction
Le design fiction est une pratique théorisée par Bruce Sterling (2005) et formalisée par Julian Bleecker (Design Fiction: A Short Essay on Design, Science, Fact and Fiction, 2009, Near Future Laboratory).
L’idée : au lieu de décrire un futur en mots (comme le fait un scénario prospectif classique), on fabrique un artefact diégétique — un objet, un emballage, une notice, un article de presse, une interface — qui semble appartenir à ce futur et le rend immédiatement crédible, discutable, manipulable. Sterling parle de suspendre l’incrédulité par la matérialité plutôt que par le récit. C’est un pont entre prospective (rigueur des tendances), science-fiction (extrapolation radicale) et sociologie des imaginaires.
Le design friction, moins connu, vient du studio français du même nom (Bastien Kerspern et Estelle Hary, fondé vers 2014-2015, rejoint depuis par Léa Lippera). Leur manifeste est explicite : ils pratiquent le design fiction, mais y ajoutent délibérément de la friction — un poil à gratter, du design to debate. Là où un design fiction peut parfois lisser un futur pour le rendre désirable ou simplement plausible, le design friction vise volontairement des futurs possibles mais non souhaitables, des artefacts qui mettent mal à l’aise, révèlent une controverse, forcent une prise de position plutôt qu’une contemplation. Leur terrain de prédilection : les sujets où le consensus est impossible (ils citent eux-mêmes un travail avec des retraités britanniques sur l’euthanasie).
La différence pratique : le design fiction rend un futur pensable ; le design friction rend un présent inconfortable. Le premier ouvre la discussion, le second la force.
Application au design fiction — matérialiser les 5 scénarios
Plutôt que de décrire les scénarios en prose (déjà fait plus haut), voici des artefacts possibles :
Scénario 1 — La norme qui a fait ses preuves
> Extrait d’un encart Harvard Business Review France, mars 2031 : Étude longitudinale sur 3 ans : les entreprises certifiées ISO 56001 affichent un delta de +14 % de revenus issus de nouveaux produits par rapport à un groupe témoin non certifié, selon une étude indépendante menée par l’ESSEC et Grenoble École de Management.
Un artefact banal — un simple encart d’étude — mais qui matérialise ce qui manque aujourd’hui : une preuve chiffrée indépendante, pas une déclaration de certificateur.
Scénario 2 — L’isomorphisme triomphe
> Extrait d’un appel d’offres public, 2030 : Critère d’exclusion 4.2 — Le soumissionnaire devra fournir un certificat ISO 56001 valide de plus de 12 mois. Les certificats obtenus dans les 90 jours précédant la clôture de l’appel d’offres ne seront pas retenus.
La clause anti-certification de complaisance est l’artefact le plus révélateur : elle matérialise le fait que l’écosystème lui-même se méfie de la certification qu’il a créée.
Scénario 4 — Bulle de conseil et enlisement
> Notification LinkedIn, 2029 : [Nom d’organisme] met fin à son offre de certification ISO 56001 faute de demande suffisante. Les organismes certifiés seront accompagnés dans leur transition vers d’autres référentiels.
Un non-événement bureaucratique — un simple retrait discret d’offre — souvent plus révélateur d’un échec qu’un article critique retentissant.
Scénario 5 — Choc exogène
> Capture d’écran d’un tableau de bord, 2030 : un IMS ne présentant plus de dates d’audit mais un score de santé d’innovation recalculé chaque semaine par un agent IA connecté aux systèmes de gestion de projets, avec la mention Dernière revue humaine : il y a 47 jours.
Cet artefact interroge frontalement l’unité de temps de la norme actuelle (l’audit périodique) plutôt que son contenu.
Application au design friction — provoquer plutôt qu’illustrer
Ici, l’objectif n’est pas de rendre un futur pensable mais de rendre le présent inconfortable, en ciblant précisément les tensions déjà identifiées dans le dossier (Tidd, Skillicorn, Kim) :
Friction 1 — la voix cynique qu’on préfère ne pas entendre
> Post LinkedIn fictif, signé Directeur Innovation, groupe industriel certifié depuis 2025 : On a renouvelé notre ISO 56001 la semaine dernière. Honnêtement ? Rien n’a changé dans la façon dont on innove. Mais nos clients allemands l’exigent, donc on paie.
Cet artefact stage directement le doute de Skillicorn (la certification sert-elle surtout les consultants ?) sous une forme qu’aucun communiqué officiel ne produira jamais — et qui force votre lecteur (vous, votre hiérarchie, un comité) à choisir un camp plutôt qu’à hocher la tête.
Friction 2 — la grille tarifaire qui dérange
> Devis fictif mais plausible : Certificat ISO 56001 : 3 200 €/an. Accompagnement cabinet de conseil pour obtenir ce certificat : 45 000 à 80 000 €. Ratio conseil/certificat : ×14 à ×25.
Un chiffre choc, construit à partir d’ordres de grandeur réalistes du marché du conseil ISO, qui matérialise très concrètement à qui profite la norme — question que la littérature académique pose en théorie, que cet artefact pose en euros.
Friction 3 — la carte de controverse à trancher
Technique typique du studio Design Friction : une question binaire, délibérément inconfortable, posée à un stakeholder réel plutôt qu’un public abstrait — par exemple à votre propre comité de direction : Faut-il exiger ISO 56001 de vos prestataires d’innovation externes, alors qu’aucune étude indépendante ne prouve à ce jour de lien entre certification et performance d’innovation réelle ? Pas de troisième option — la friction vient du fait qu’on retire l’échappatoire du ça dépend.
Friction 4 — retourner la critique contre soi
La friction la plus fidèle à l’esprit du studio serait de l’appliquer directement : imaginer une recension académique fictive de mon propre ouvrage sur le management de l’innovation selon l’ISO 56001, rédigée dans le style de Joe Tidd — reprenant contre mon livre les mêmes reproches qu’il adresse (modèle implicitement linéaire, absence d’outils différenciés par secteur). Ce n’est pas confortable, mais c’est exactement le geste que le design friction revendique : questionner sa propre pratique plutôt que seulement celle des autres.
Et si la vraie question n’était pas ISO 56001 ?
Cinq scénarios. Cinq futurs plausibles. Et aucun ne peut aujourd’hui être déclaré plus probable que les autres.
C’est peut-être précisément le problème.
Car derrière la question « ISO 56001 va-t-elle s’imposer ? » se cache une question beaucoup plus dérangeante : qu’attendons-nous réellement d’une norme de management de l’innovation ?
- Qu’elle structure les processus ?
- Qu’elle rassure les clients ?
- Qu’elle facilite les appels d’offres ?
- Qu’elle professionnalise les organisations ?
- Ou qu’elle permette, preuves à l’appui, d’innover mieux et de créer davantage de valeur ?
Ces objectifs ne sont pas nécessairement équivalents.
Une norme peut devenir une référence internationale sans démontrer qu’elle améliore l’innovation. Elle peut être massivement certifiée tout en reproduisant les travers que ses détracteurs reprochent depuis longtemps aux systèmes de management : documentation, conformité, audit… et parfois éloignement progressif de la réalité opérationnelle.
Mais l’inverse est tout aussi possible.
ISO 56001 peut encore surprendre. Des données peuvent apparaître. Des entreprises peuvent démontrer des résultats. Les référentiels nationaux peuvent converger. Les donneurs d’ordre peuvent faire de la certification un véritable signal de maturité. Et la norme pourrait alors franchir le fameux chasm entre quelques pionniers et une adoption beaucoup plus large.
Et puis il y a l’éléphant dans la pièce : l’IA.
Si demain un agent intelligent est capable de suivre en continu les portefeuilles d’innovation, d’identifier les ruptures, d’évaluer les risques, de détecter les incohérences et de mesurer la performance en temps réel, que restera-t-il de la logique d’un audit périodique ?
Peut-être que l’ISO 56001 s’adaptera. Peut-être qu’elle intégrera cette révolution. Ou peut-être que nous continuerons à auditer hier alors que l’innovation, elle, se joue déjà demain.
La polémique reste donc entière.
Le véritable succès d’ISO 56001 ne sera probablement pas mesuré au nombre de certificats délivrés.
Il le sera lorsque nous pourrons répondre, données à l’appui, à une question beaucoup plus simple :
« Depuis que vous êtes certifiés, innovez-vous réellement mieux ? »
Et si, dans cinq ans, nous ne sommes toujours pas capables d’y répondre ?
Alors il faudra peut-être accepter une hypothèse beaucoup plus inconfortable :
et si le problème n’était pas que l’ISO 56001 n’a pas encore trouvé sa place dans le management de l’innovation… mais que nous lui demandions simplement de résoudre le mauvais problème ?