Gaëlle Rey

L’innovation de rupture, le choix de la responsabilité, par Gaëlle Rey

Pour cet article invité, innovecteur a donné la parole à une experte de l’innovation de rupture. Écoutez ou lisez son message !

Production Music licensed through http://www.evokemusic.ai

Retrouvez ce podcast sur votre plateforme préférée en cliquant là


Crédit photo : Ecole polytechnique-Paris

Gaëlle a un parcours professionnel riche dans le monde de l’innovation.

Successivement chargée de conception, puis business developer, manager pour le groupe Dassault et surtout Thales, pendant 15 ans.

Gaëlle a dirigé pendant une dizaine d’années Mind, une plateforme franco-suisse de recherche et innovation, positionnée sur les innovations de rupture et l’essor des technologies émergentes. C’est donc tout naturellement qu’elle s’est engagée dans une formation de haut niveau. Elle vient en effet de terminer un Executive Master en technologie, management et innovation.

En plus de ces activités professionnelles, Gaëlle a développé une démarche originale mêlant Art, Science et Technologie. Cette approche fait se rencontrer et se croiser des visions d’artistes, de scientifiques et d’entreprises à vocation industrielle.

Contact : https://blogs.letemps.ch/gaelle-rey/


Commençons par une présentation personnelle. Tu te définis comme une techno-poète. Tu peux nous en dire plus ?  [2’35]

Tout d’abord, précisons que techno-poète est une auto-proclamation, qui s’appuie à la fois sur mon expérience professionnelle fortement orientée vers l’innovation et les sciences et sur mon ‘enfant intérieur’, cette partie de ma personnalité bien plus portée vers la poésie.

Techno-poète s’apparente également à un tiers personnage, à l’image d’un tiers-lieu, bien connu dans le monde de l’innovation. Le tiers-lieu, parce qu’il n’est ni le domicile, ni le lieu de travail, favorise les rencontres et les échanges autres.

Être une techno-poète, c’est donc s’installer dans une posture créative et interrogative propice à l’innovation.

Sur la thématique de l’innovation, un article de 1988 est encore d’actualité aujourd’hui, dans un monde complexe et imprévisible.
Akrich, Callon et Latour proposaient deux pistes de réponse à la question clé du succès de l’innovation. Pour eux, deux pistes : l’art de l’intéressement (des acteurs, des parties intéressées) et le choix des porte-paroles, nécessaires pour communiquer et convaincre (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00081741).
Quel est ton point de vue sur ces coopérations inattendues qui aboutissent à des innovations ? [6’20]

Pour stimuler l’innovation, il faut s’installer dans une posture dynamique et active, qui s’obtient par la confiance et la rencontre de plusieurs types de pensées. Car il est indispensable de multiplier les alliés et de se constituer une meute bienveillante pour à la fois construire les opportunités de collision et en même temps, se laisser la chance que ces collisions soient heureuses.

L’innovation demande toujours à décloisonner ses propres certitudes, confronter ses propres croyances et cela s’obtient, non sans efforts, par l’acquisition de nouvelles connaissances. Par exemple, chez Mind’Up, un tiers lieu que j’ai créé, nous avions l’habitude d’inviter des personnes éloignées du domaine à traiter, comme des artistes (par exemple, l’artiste-plasticienne Velec – www.velec.ch), des littéraires (par exemple, Miguel Aubouy co-fondateur de la maison d’édition Nullius in Verba – www.nivedition.com).

De plus, l’innovation doit rester confidentielle, discrète et persévérante plus que bruyante et affichée. L’exemple du tatouage permet d’illustrer ce point. Les tatouages occidentaux se doivent d’être visibles alors que ceux de bien d’autres civilisations sont beaucoup plus cachés, et pourtant, ils sont rattachés à des croyances extrêmement fortes et des historiques.

L’innovation de rupture impose donc de réunir autour de soi des compétences multiples et variées et également de se faire porter par une volonté stratégique, voire politique. Mais bien souvent, l’innovation de rupture fait peur car source de remises en causes profondes et perturbantes pour les structures en place.

A titre personnel, ma « meute bienveillante » s’organise autour de trois points d’ancrage :

  • A Genève, le cercle de réflexion La FEDRE / Fondation pour l’Economie et le Développement durable des Régions d’Europe qui œuvre à penser le monde post-pandémie : www.fedre.org

En rhétorique, un oxymore est une figure de style qui vise à rapprocher deux termes que leurs sens devraient éloigner, dans une formule en apparence contradictoire. Dit autrement, il s’agit d’une  ‘ingénieuse alliance de mots contradictoires’

Quelques exemples :

« Enfermés dehors », (Albert Dupontel, 2006)

« Les fous normaux » (Pierre Desproges)

« Un silence assourdissant » (Albert Camus, La Chute) 

« Un merveilleux malheur » (Boris Cyrulnik)

As-tu connu des situations lors desquelles des ‘alliances de contradiction’ ont été sources de créativité et générateur de rupture ? [15’35]

L’oxymore est clairement un exercice qui permet de maintenir et développer la plasticité de la pensée. Et effectivement, notamment chez MIND (Microtechnologies pour l’INDustrie) que je dirigeais il y a quelques années, les oxymores faisaient partie des exercices que nous menions pour retourner des évidences.

C’est également ce que propose la méthode C-K / Concept-Knowledge en faisant se rencontrer des concepts créatifs, du domaine de l’imaginaire et des connaissances, issues du monde réel des sciences et techniques.

Techno-poète est également un oxymore puisqu’aujourd’hui, la technique, en s’imposant au monde, s’assimile au pouvoir, à la force alors que le poète est davantage dans la fragilité et l’intériorité. Et le blog que je tiens, en tant que techno-poète, répond à ce besoin de susciter, par des textes, des sources de connaissances pour que chaque citoyen puisse avancer au même rythme que la course effrénée des technologies. Car il s’agit bien d’un enjeu contemporain ! Comprendre la logique de l’algorithme permet de décoder les conseils qui apparaissent dans un moteur de recherche ou les suggestions de type écriture prédictive.

Chaque citoyen européen doit donc se saisir de récits inspirants qui lui permettent de créer ou inspirer des innovations qui lui ressemblent, qui soient à « hauteur d’Homme ». Car en face des récits venant de Chine avec la Route de la Soie (projet gouvernemental de Chine impériale qui concurrencera à terme nos démocraties) ou les récits de transhumanismes qui nous viennent des USA (à travers les GAFAM qui enserrent dans une forme d’asservissement consenti), nous avons besoin en Europe de contre-récits qui nous ressemblent et qui nous fassent entrer dans l’action raisonnée et durable.

Car comme le disait Denis de Rougemont, essayiste Suisse, la décadence d’une société commence lorsque l’homme commence à se demander « que va-t-il arriver » plutôt que « que je puis-je faire ».

Modestement, mon blog vise donc à recréer des incitations à la réflexion pour éclairer des marges de manœuvre.

Quels sont, selon toi, les facteurs de succès des démarches d’exploration ? [23’10]

L’exploration est une activité particulière de l’innovation au cours de laquelle on cherche, on tâtonne, on définit son parcours au fur et à mesure où on avance, bref on se trouve dans l’inconnu et l’incertitude. C’est le cas pour des technologies émergentes, des marchés nouveaux, des usages insoupçonnés, …

Dans le cas des innovations de rupture, des technologies émergentes, il faut s’autoriser des déambulations, des errances et même des déshérences, pour avoir le luxe de l’insouciance, condition essentielle à l’innovation. Mais l’entreprise est rarement, en raison de sa brutalité, de ses rapports de force, le terreau idéal de l’innovation de rupture.

D’autant que l’innovation de rupture dérange, en remettant tout en question et surtout, car elle avance plus vite que ce notre conscience est capable d’absorber. Mais cela fonctionne à condition d’être dans l’innovation raisonnée, l’innovation responsable. Car l’innovation de rupture se doit d’être accompagnée d’un mode d’emploi, c’est-à-dire d’une réflexion globale sur ses conséquences, notamment en raison des menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’eau, l’air et la planète en général.

Peut-on encore se permettre des ‘innovations’ qui impactent défavorablement nos ressources, ou le Vivant ? Pas de réponse évidente ni simpliste, l’innovation de rupture doit se démocratiser de façon participative et être pensée par une multitude.

En quoi l’exploration de nouvelles voies technologiques s’apparente au travail artistique. On comprend mieux la recherche d’un artiste, d’un peintre lorsqu’on a accès à une rétrospective. On y voit des évolutions, des approfondissements, parfois des ruptures. S’agit-il de la même démarche en situation d’exploration ? [30’45]

L’artiste interroge, questionne. Et c’est ce que Velec (www.velec.ch) et Bertrand Chan (https://www.behance.net/bertrandchan) ont fait en s’interrogeant avec nous, innovateurs, sur les matériaux (silicium, cire d’abeille par exemple) ou le rapport au travail.

Et par questionnements et approfondissements successifs, on arrive progressivement à des consensus.

La condition de succès de ce long processus itératif, c’est la confiance entre les membres et la protection de l’extérieur, de ses bruits, de ses sur-sollicitions et superficialités.

Sur ton blog ‘curiosités technologiques’, tu replaces les technologies actuelles, contemporaines sous le regard hypothétique d’un(e) archéologue qui découvrirait ses objets et chercherait des explications, des éléments de contexte, des hypothèses. Tu y développes des thèmes comme la vague artificielle, la cellule solaire, l’arbre chantant, le matériau-méduse. Est-ce le blog d’une technologue, d’une philosophe, d’une poétesse … ou les 3 en même temps ? [33’40]

La technologie, tel un voile léger, se pose partout, sur tous les objets et toutes les composantes de nos vies, à l’instar des flocons de neige du poème de Maurice Carême. Mais même léger, ce voile technologique transforme nos Vies, notre rapport au Monde et au Vivant, ainsi que notre Humanité.

Tout à chacun doit s’y préparer et assumer cette responsabilité de questionnement et d’interrogation.

C’est l’enjeu de mon blog « Curiosités Technologiques ». A l’aune d’un Monde résolument technologique, je choisis des prétextes à interrogations joyeuses et propose des pistes de réflexion profonde. Derrière des récits en apparence légers, cohabitent plusieurs niveaux d’entrée. Le but est de faciliter l’accès à la connaissance et de donner l’envie au lecteur d’en savoir toujours plus. Car face à des innovations de rupture, le seul moyen de se forger une opinion consiste à développer ses propres connaissances, par le dialogue, la confrontation de points de vue divers et même de débats contradictoires.

Rien ne serait pire d’idéaliser ou de détester les technologies sans avoir interrogé les tenants et aboutissants.

Dans ce blog et dans ton tiers-lieu Mind’Up, tu parles notamment de ré-enchanter le Monde, de mêler Sciences & Vivant, Techniques et Poésie. Quel est ton message d’espoir, quels sont les signes de renouveau, de progrès et les opportunités que nous devrions saisir ? [37’40]

Creusets de réflexions, les musées sont et seront notre lueur d’espoir et trois musées en particulier ont été à l’origine de cette prise de conscience.

Tout d’abord, le musée « La Collection d’Art Brut » à Lausanne, qui présentent des œuvres fruits du jaillissement de personnes qui se trouvent, pour des raisons personnelles, en dehors de la société consumériste. Et ces objets nous troublent profondément, ils nous dérangent, car ils bousculent les frontières entre la folie et la rationalité.

Puis, le musée des Arts et Métiers à Paris, lieu à l’origine destiné à former des techniciens et des ingénieurs à l’aide de démonstrations réalisées à partir d’objets scientifiques et techniques. Aujourd’hui, ce musée conserve l’ensemble des machines, modèles, dessins qui ont été utilisés tout au long des 19ème et 20ème siècle. On y voit la vitalité de la créativité humaine au fil du temps, qui se traduit par de multiples innovations successives de rupture.

Et enfin, le musée de l’Ecole Polytechnique, le Mus’X, sur le campus à Palaiseau qui a été pour moi durant mes études (Executive MBA), une source permanente de joie, de stimulation et d’optimisme.

Mon message pour l’avenir est donc simple : (ré)ouvrons les musées !


Pour aller plus loin :